Désobéir fait vivre

« Fais pas ci, fais pas ça, mets pas tes doigts dans le nez », on y a tous eu droit. Et à l’époque, c’était nécessaire, parce qu’il fallait que quelqu’un nous explique ce qu’il faut et ne faut pas faire, du fait de l’impossibilité pour notre cerveau d’enfant d’envisager l’autre comme un être humain, ou même simplement les conséquences de ses actes. Mais cette autorité, placée dans le contexte d’une relation entre deux personnes adultes saines d’esprit, ne se justifie plus par la supériorité mentale de l’un sur l’autre.

Alors pourquoi existe-t-il des gens qui ordonnent et d’autres qui obéissent ? Le grade dans la hiérarchie politique reflète-t-il l’intelligence, le sens du bien commun, l’expérience ou la clairvoyance ? Je ne répondrai pas à cette question, je vous laisse le soin de chercher dans votre tête à quoi vous, vous obéissez, et si c’est réellement pour de bonnes raisons que vous le faites.

A la place, je vous parlerai de la désobéissance. Mais attention ! Pas n’importe laquelle. Celle dont je parle s’inscrit dans un contexte historique mais elle est choisie par de vrais gens en chair et en os qui se font chacun leur petite révolution intérieure, et sa meilleure amie, sa fière compagne, c’est la non-violence.

A nouveau, il va falloir préciser que la non-violence n’est aucunement l’inaction. Son acteur le plus connu est sans-doute Gandhi, bien que rares soient ceux qui aient une idée juste de sa démarche (du fait que beaucoup de ses écrits restent méconnus). Sans avoir la prétention d’être exhaustive, citons « S’il fallait choisir entre la violence et la fuite, je choisirais la violence ». Ou « La possession du pouvoir rend les hommes aveugles et sourds », ou encore « Dans les affaires de conscience, la loi de la majorité n’a pas sa place ». Vous aussi, vous avez l’impression que le doux son de l’anarchisme murmure à votre oreille ?

Toutefois, Gandhi n’est pas le créateur de la désobéissance ni de la non-violence. Le premier à avoir réellement érigé la première en principe est Henri David Thoreau, philosophe, naturaliste et poète américain, dans son essai la Désobéissance Civile (1849). De lui, je vous propose de retenir ceci : « Les révolutions les plus grandes et les plus visibles sont l’œuvre de l’air au pied léger, de l’eau au pas furtif et du feu souterrain. » (C’est beau non ?). Depuis lors, nombreux sont ceux qui l’ont reprise, souvent anarchistes, toujours en quête d’une lutte soucieuse autant des moyens que de la fin. Ainsi, vous vous souviendrez à partir de maintenant des Wobblies, les Industrial World Workers, ouvriers du début du 20ème siècle qui luttaient pour l’abolition du salariat et du capitalisme en utilisant des moyens comme la grève, le sabotage ou les prises de parole en pleine rue pour inciter au boycott. Lorsque certaines municipalités interdirent ces prises de parole en en arrêtant les auteurs, les Wobblies lancèrent un appel à « remplir les prisons ». Le principe : rassembler des milliers de militants qui prendraient tous la parole en pleine rue à leur tour. Les prisons se remplirent et les municipalités levèrent l’interdit. Dans l’histoire, il y a des trucs moches, mais il ne faut pas oublier qu’il y a du beau aussi, qu’on ne nous enseigne pas. Retenons donc leur mot d’ordre : « Ne vous résignez jamais ! ».

Autre exemple atypique de désobéissants réfléchis : le témoignage par Mohand Zeggagh, dit Tahar, dit Rachid, prisonnier politique à 17 ans durant la guerre d’Algérie, de la formation d’un « cercle démocratique quotidien » dans une prison près de Lille, où les prisonniers avaient obtenu à force de grèves de la faim de se rassembler une heure par jour dans la cour pour débattre de ce qui leur parvenait de l’extérieur et administrer des sentences justes en se considérant comme une instance propre.

Il y a aussi tous ceux qui refusèrent de se battre pour cette guerre – et il y en a eu de pareils pour toutes les guerres. L’un d’entre eux m’a raconté qu’il avait exprimé son refus et proposé d’effectuer des travaux d’intérêt commun à la place, sans succès. Lorsque la police est venue pour l’arrêter aux carrières où il travaillait, il s’est levé à l’appel de son nom, mais quelqu’un d’autre s’est levé aussi en disant « C’est moi ». Puis un autre, puis plusieurs, prétendant tous que c’étaient eux. Finalement, ils se sont tous retrouvés au poste, leur vraie identité a été rapidement établie et lui a été envoyé en prison, mais le geste y était.

Autour de l’idée de désobéissance se sont également développées des techniques, des stratégies, que vous auriez pu découvrir il y a peu dans une super exposition temporaire intitulée Disobedient Objects au Victoria and Albert Museum à Londres (et dont on trouve encore les guides de fabrication sur leur site : http://www.vam.ac.uk/content/exhibitions/disobedient-objects/how-to-guides/)

Quant aux mouvements d’occupation, vous connaissez peut-être celui du plateau du Larzac (allez voir, si ce n’est pas déjà fait, le film « Tous au Larzac ! », ça vous réchauffera le cœur), celui de Notre Dame des Landes ou des autres Zones à Défendre qui fleurissent partout depuis, ou encore celui des indignés. Ceux-ci seraient trop longs à détailler, mais rappellent que ces principes sont toujours d’actualité.

Je ne vous ai parlé que de victoires, il y a sans doute aussi des défaites, sans doute souvent à cause de la violence du camp adverse (parce que les policiers et autres militaires, eux, ils n’ont pas exactement lu Gandhi), mais ça vaut toujours mieux que de gagner par des moyens qui nous rabaissent et qu’on aura honte d’expliquer à nos enfants plus tard, non ?

Je terminerai en citant une phrase d’Ecritures et parlures de désobéissance, d’André Bernard, un bouquin très complet qui a été une grosse source d’information pour cet article : « Les lois, c’est comme les pommes dans un panier, il y en a de bonnes, il y en a de pourries. » Et celles qui sont pourries, faut pas les avaler, peur du terrorisme ou pas (référence à l’augmentation de sécurité partout depuis les événements du 7 janvier). Il suffit de dire « non ».

Zmovr